Depuis avril 2026, l’Afrique du Sud est sous les projecteurs du monde, mais pour de bien mauvaises raisons. La première puissance économique du continent s’illustre tristement à travers une vague d’actes xénophobes d’une rare violence. L’actualité est désormais rythmée par les incendies de magasins, la destruction de commerces, les agressions physiques… La « Nation arc-en-ciel » saigne : elle est rouge de sang, noyée dans les larmes, tandis que des étrangers fuient, la peur au ventre, pour sauver leur vie.
Ces violences trouvent leur terreau dans une crise socioéconomique profonde. Avec un taux de chômage dépassant les 31 %, les frustrations s’accumulent et se cristallisent. Le bouc émissaire est vite désigné : les étrangers. Accusés de voler les emplois, souvent précaires et mal rémunérés, ils deviennent la cible d’une colère alimentée par la pauvreté, une criminalité endémique, avec près de 25 000 meurtres par an, et des discours politiques populistes qui attisent les tensions.
Cette chasse à l’homme n’est pas nouvelle. Elle revient, cyclique, depuis des décennies. Mais une question s’impose : comment le pays de Nelson Mandela en est-il arrivé à nourrir une telle haine contre des Africains ? Ces mêmes Africains dont les aînés ont soutenu la lutte contre l’apartheid, ce système inhumain qui a broyé cette nation. L’histoire semble avoir été reléguée aux oubliettes. Dommage !
À Durban, Johannesburg ou Pretoria, des groupes commeOperation Dudula (« expulser » en zoulou) ouMarch and March patrouillent dans les rues. Ils bloquent l’accès aux hôpitaux et aux commerces, contrôlent les identités et traquent les étrangers. Malheur à celui qui tombe dans leurs filets. Le bilan est lourd : plus de500 000 migrants irréguliers expulsés, sans compter les 51 000 renvoyés l’année précédente.
L’incompréhension est d’autant plus grande que les principales cibles sont les Africains noirs, alors même qu’ils ne dominent pas l’économie sud-africaine, largement contrôlée par d’autres communautés, notamment asiatiques et moyen-orientales. Pourtant, certains jurent, la main sur le cœur, de tout faire pour chasser ces étrangers noirs, désignés comme responsables de leur misère.
Ironie tragique : ceux qui sont aujourd’hui pourchassés comme du gibier sont issus des pays qui, hier, ont offert gîte et couvert aux combattants anti-apartheid. La Zambie, la Tanzanie, le Nigeria, l’Angola, entre autres, ont servi de bases arrière aux mouvements de libération. Ils ont formé, soutenu et accompagné ceux qui luttaient pour la liberté de l’Afrique du Sud. À cela s’ajoutent les boycotts économiques et sportifs ainsi que les pressions diplomatiques exercées par de nombreux pays africains en soutien à l’ANC (African National Congress).
Aujourd’hui, certains Africains en viennent à regretter cet élan de solidarité. Car un peuple qui oublie son histoire s’expose à répéter ses erreurs. L’Afrique du Sud apparaît ainsi comme une grande nation à la mémoire défaillante. Et le spectacle est affligeant. Nelson Mandela doit se retourner dans sa tombe face à la dérive de ses héritiers, lui qui a incarné le pardon et la réconciliation.
Même l’artiste burkinabè Black So Man semble, depuis l’au-delà, interpeller les consciences de ceux qui ont choisi l’oubli. Lui qui, de son vivant, avait su mettre des mots justes et douloureux sur les blessures du continent, résonne aujourd’hui avec une acuité troublante. Dans une lucidité prémonitoire, il chantait : « L’Afrique noire fait pleurer ses enfants. Le continent qui devrait enseigner la sagesse au reste du monde est infecté par les démons de la discrimination de tout genre. »
Face à cette spirale de violence, les autorités sud-africaines brillent par leur passivité. Leur silence, parfois, résonne comme une caution implicite. Peu d’interpellations, peu de poursuites judiciaires. L’impunité s’installe, dangereusement.
Ironie de l’histoire, encore une fois : des Africains sont aujourd’hui persécutés dans un pays dont la liberté a été conquise grâce à la solidarité africaine. Du panafricanisme porté par Mandela, il ne reste que l’ombre. La peur de l’étranger a remplacé l’idéal d’unité.
Ce qui se joue actuellement en Afrique du Sud est une véritable chronique de la honte. Une nation qui vacille, qui trahit son héritage et qui s’expose, honteusement, au regard du monde. Pathétique !