Ils racontent les guerres, les crises, les drames humains et les parcours migratoires. De la Méditerranée à Lampedusa, en passant par les étendues hostiles du Sahara, ils braquent leurs caméras, tendent leurs micros et utilisent leurs plumes pour alerter l’opinion publique sur les tragédies qui se jouent sur les routes migratoires. Pourtant, ces hommes et ces femmes de l’information parlent rarement d’eux-mêmes.
Souvent considérés comme les porte-voix des sans-voix, les journalistes sont eux aussi victimes de violences, de persécutions et de menaces. Dans plusieurs pays, exercer le métier de journaliste est devenu une activité à haut risque. Certains sont contraints de se cacher, d’autres de fuir leur pays. Beaucoup y laissent même leur vie. Lorsque les journalistes prennent le chemin de l’exil, c’est aussi la liberté d’expression qui s’éloigne.
Une situation alarmante
Les violences contre les journalistes prennent diverses formes : menaces de mort, agressions physiques, arrestations arbitraires, poursuites judiciaires abusives, conflits armés, insécurité, censure ou encore fermeture des médias indépendants. Face à ces dangers, un nombre croissant de professionnels des médias n’ont d’autre choix que l’exil.
Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) dresse un constat préoccupant. L’organisation indique que les journalistes exilés ou en voie de l’être représentent désormais plus de la moitié des personnes qu’elle assiste. Entre janvier et juin 2024, le CPJ a apporté une aide financière à 158 journalistes. Parmi eux, 101, soit près de 64 %, avaient déjà fui leur pays ou étaient en train de le faire, notamment au Myanmar, au Nicaragua ou au Soudan.
Entre 2020 et 2023, le soutien accordé par le CPJ aux journalistes exilés a augmenté de 227 %, révélant l’ampleur grandissante du phénomène.
Fondé en 1981 aux États-Unis, le CPJ est une organisation indépendante qui œuvre pour la liberté de la presse et la protection des journalistes à travers le monde.
De son côté, Reporters sans frontière(RSF) indique que le nombre de pays où les journalistes sont contraints à l’exil a doublé en cinq ans. L’organisation estime que plus de 1 400 journalistes issus d’au moins 65 pays se retrouvent confrontés à un dilemme : poursuivre leur mission d’information malgré les risques ou abandonner leur métier.
Selon RSF, plusieurs nationalités sont particulièrement touchées : 677 journalistes afghans, 160 Russes, 101 Birmans ainsi que des centaines d’autres professionnels originaires d’une soixantaine de pays.
Quitter son pays ne signifie pas nécessairement retrouver la tranquillité. De nombreux journalistes exilés continuent de subir des formes de répression à distance. Surveillance transnationale, cyberattaques, campagnes de diffamation ou menaces contre les proches restés au pays constituent leur quotidien.
Même loin de leur pays d’origine, ces professionnels demeurent exposés aux pressions des régimes ou des groupes qu’ils ont dénoncés.
L’Afrique également touchée
Le continent africain n’échappe pas à cette réalité. Arrestations, intimidations, détentions et menaces visent régulièrement les journalistes dans plusieurs pays.
La guerre qui secoue le Soudan depuis 2023 a provoqué le déplacement de nombreux professionnels des médias. Plusieurs journalistes ont trouvé refuge en Égypte, au Tchad, en Ouganda ou au Kenya afin d’échapper aux violences, aux arrestations et aux menaces des différents belligérants. Le conflit a considérablement réduit l’espace médiatique indépendant, poussant de nombreux journalistes à poursuivre leur travail depuis l’étranger a fait savoir reddit.
L’Érythrée demeure également l’un des pays les plus hostiles à la presse. Depuis plusieurs années, de nombreux journalistes ont fui vers l’Europe, l’Éthiopie ou d’autres pays africains afin d’éviter l’emprisonnement ou la disparition forcée.
Le pays figure parmi ceux où l’exil journalistique est devenu une réalité durable, avec plusieurs médias opérant depuis l’étranger, selon le classement mondial de la presse 2026 par RSF. D’autres contextes préoccupants sont également observés en Éthiopie, au Soudan du Sud ou encore dans les régions anglophones du Cameroun.
Les organisations de défense tirent la sonnette d’alarme
Face à cette situation, plusieurs organisations de défense des journalistes dénoncent une dégradation continue de la liberté de la presse sur le continent.
Le bureau Afrique de la Fédération internationale des journalistes rappelle que la sécurité des journalistes, la lutte contre l’impunité et la défense de la liberté de la presse demeurent des priorités majeures. L’organisation estime que la détérioration des contextes sécuritaires et politiques dans plusieurs pays africains accroît considérablement les risques d’exil forcé.
Au-delà du sort individuel des journalistes, c’est le droit des citoyens à une information libre et indépendante qui se trouve menacé. Car lorsqu’un journaliste est contraint au silence ou à l’exil, c’est toute une société qui perd une voix essentielle.