
Éloigné de ses repères en avril 2018 au Niger puis expulsé vers le Mali, Baba Alpha refuse l’immobilité. Il choisit la route, celle des bus et des minibus, pour relier le Mali, le Burkina Faso, le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Guinée. Ce choix du bitume et de la poussière modifie sa lecture de la géographie politique.
« Mon premier grand enseignement est venu de la route. En voyageant au plus près des populations, j’ai réalisé que les limites administratives n’ont que peu de prise sur le quotidien des gens », explique-t-il. Pour lui, la cartographie officielle échoue à décrire la réalité organique des échanges. « L’Afrique est un bloc uni où les frontières ne sont que des lignes tracées. »
Dans sa traversée, une étape marque particulièrement son analyse : la capitale togolaise. À Lomé, la notion de souveraineté nationale se dilue dans la proximité des quartiers. La frontière avec le Ghana n’y est pas un mur, mais un simple seuil domestique.
« À Lomé, la frontière avec le Ghana est une notion abstraite. Dans les quartiers comme Casablanca ou Ghana-mé (NDLR, quartier frontalier de Lomé), les habitants vivent une intégration naturelle. On peut faire un pas au Togo et le suivant au Ghana sans même s’en rendre compte », observe le journaliste.
Sur place, il note une fusion des économies et des technologies : « Des Togolais et des Nigériens vivent au Ghana tout en menant leurs activités économiques à Lomé. Sur place, les réseaux téléphoniques des deux pays se mélangent, tout comme les nationalités. » Pour Baba Alpha, ce quotidien ignore la séparation politique : « Les gens traversent chaque jour pour travailler le matin et rentrent chez eux le soir. »
L’exil de Baba Alpha aurait pu prendre une direction différente. Durant ses cinq années d’errance, les portes de l’Europe et de l’Amérique du Nord se sont entrouvertes. Des propositions d’installation en Belgique, au Canada et aux États-Unis lui sont parvenues. Il avait d’ailleurs commencé à constituer ses dossiers.
Le journaliste finit pourtant par faire marche arrière. « Au fil de mes voyages d’un pays africain à l’autre, ma vision a changé. J’ai fini par renoncer à l’exil lointain. Ce choix est né d’une découverte profonde de notre continent », affirme-t-il.
Aujourd’hui, il ne regrette pas d’avoir préféré les pistes ouest-africaines aux métropoles occidentales : « Je voulais rester pour continuer à comprendre et à vivre cette Afrique que je ne connaissais pas vraiment avant d’être contraint au départ. Aujourd’hui, je ressens une fierté d’être resté. »
Au-delà de la géographie, l’expérience de Baba Alpha fut celle d’une rencontre avec une opinion publique transfrontalière. Partout, son visage et son histoire l’ont précédé. Cette reconnaissance a transformé son statut d’exilé en celui de témoin d’une solidarité africaine spontanée.
« Mon histoire a été largement diffusée par les médias, et j’ai été frappé par l’accueil reçu partout où j’allais. Même dans des pays où je pensais être un parfait inconnu, des gens m’ont reconnu », se souvient-il.
Ce n’est pas seulement de la sympathie qu’il a rencontrée, mais un sentiment de justice partagé qui transcende les appartenances nationales : « J’ai observé chez les Africains un esprit de rejet viscéral de l’injustice. Des personnes n’ayant aucun lien avec le Niger ont été stupéfaites et indignées par mon récit. Cette solidarité spontanée m’a prouvé que l’injustice est combattue par tous, peu importe la nationalité. »
L’histoire de Baba Alpha s’achève sur un paradoxe magnifique : l’exil lui a tout arraché pour finalement lui offrir l’immensité d’un continent. En déclinant les sirènes de l’Occident pour préférer la poussière des pistes sahéliennes et côtières, il nous livre une leçon magistrale de souveraineté intime. Ce voyage prouve que la véritable liberté ne réside pas dans la puissance d’un passeport étranger, mais dans la capacité à se sentir chez soi d’un côté comme de l’autre d’une ligne imaginaire. Aujourd’hui citoyen d’une Afrique sans coutures, il incarne ce témoin d’une justice qui ignore les visas. Son parcours nous rappelle une vérité essentielle : tant que les peuples ignoreront les tracés coloniaux, l’Afrique restera ce bloc indissociable, riche de sa propre solidarité retrouvée.