La migration contemporaine, notamment en Afrique, est de plus en plus décrite par les chercheurs, les institutions internationales et les décideurs politiques comme le résultat de « crises imbriquées ». Cette expression traduit une réalité complexe : les déplacements humains ne sont presque jamais causés par un seul facteur, mais par une interaction de plusieurs crises simultanées, climatiques, sécuritaires, économiques et sociales.
Parler de “crises imbriquées”, c’est reconnaître que les migrations actuelles sont le produit de dynamiques interdépendantes. Selon des analyses de la Commission africaine des droits de l’Homme, les déplacements de population résultent souvent de la combinaison des conflits, de la pauvreté, du changement climatique et de l’insécurité alimentaire.
Autrement dit, il ne s’agit plus de migrations causées par un facteur unique (comme la guerre ou la pauvreté), mais de situations où plusieurs crises se renforcent mutuellement.
Conflits et insécurité
Les conflits restent une cause majeure de migration. En Afrique de l’Ouest et du Centre, on compte plus de 12,7 millions de personnes déplacées de force.
Mais ces conflits ne sont plus isolés. Dans le Sahel par exemple, la violence est souvent liée à la compétition pour les ressources naturelles (eau, terres), la pauvreté structurelle, l’instabilité politique.
Dans certaines régions, la sécheresse ou la désertification aggravent les tensions entre communautés, ce qui peut déboucher sur des conflits armés et donc sur des déplacements massifs.
La crise sécuritaire est désormais indissociable des crises environnementales et économiques.
Changement climatique
Le changement climatique joue un rôle central dans cette imbrication. Il ne crée pas toujours directement la migration, mais il amplifie les vulnérabilités existantes.
Au cours de la dernière décennie, environ 250 millions de déplacements internes ont été liés à des catastrophes climatiques.
75 % des personnes déplacées vivent dans des pays fortement exposés aux risques climatiques.
Les effets sont multiples et sont entre autres, les pertes de moyens de subsistance (agriculture, élevage), l’insécurité alimentaire, l’accès réduit à l’eau, l’augmentation des tensions sociales.
Dans certaines zones du Sahel, les pertes liées au climat poussent même des populations à rejoindre des groupes armés, illustrant un cercle vicieux entre climat et conflit.
Ainsi, le climat agit donc comme un « accélérateur de crise ».
Pauvreté et inégalités
Les crises économiques constituent un autre pilier de cette imbrication.
La migration est souvent motivée par le chômage des jeunes, l’absence d’opportunités économiques, les inégalités territoriales.
Dans de nombreux cas, ces facteurs sont aggravés par les conflits (qui détruisent les économies locales), le climat (qui réduit les rendements agricoles).
Ainsi, le résultat observé est que les populations sont prises dans un piège multidimensionnel où partir devient une stratégie de survie.
Les « migrations mixtes »
Les organisations internationales parlent désormais de « migrations mixtes » pour décrire ces situations.
Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR), ces flux regroupent des personnes qui voyagent ensemble mais pour des raisons différentes : réfugiés, migrants économiques, victimes de traite, enfants non accompagnés.
Cela signifie qu’une même route migratoire peut concerner des profils très différents, les motivations sont souvent multiples (sécurité + économie + climat).
Les crises imbriquées rendent les catégories classiques de migrants de plus en plus floues.
Des effets en chaîne sur les routes migratoires
L’imbrication des crises ne s’arrête pas au départ. Elle se poursuit tout au long du parcours migratoire.
Les migrants sont exposés à des zones de conflit, des réseaux criminels, la traite des êtres humains, des violences extrêmes.
Ces risques sont liés à la dégradation simultanée des contextes sécuritaires, économiques et politiques dans les pays de transit.
La migration devient elle-même une crise prolongée, et non un simple déplacement.
Une “tempête parfaite” : l’expression des institutions internationales
Certaines organisations parlent de « tempête parfaite » pour décrire cette situation. En Afrique de l’Ouest, les crises combinées (climat, conflits, pauvreté) ont entraîné des millions de déplacements répétés, souvent dans les mêmes zones.
De plus, les populations déplacées sont souvent confrontées à plusieurs chocs successifs, les pays d’accueil sont eux-mêmes fragiles. Cela crée une crise humanitaire durable et systémique.
Comprendre la migration comme une crise imbriquée change profondément l’approche des solutions.
Les approches limitées sont entre autres, traiter uniquement la sécurité (contrôle des frontières), ou uniquement l’économie (création d’emplois).
Les approches intégrées sont connexes. Les institutions internationales appellent à coordonner les réponses humanitaires, climatiques et sécuritaires, renforcer la coopération régionale, agir sur les causes profondes (climat, pauvreté, gouvernance). Par exemple, l’« approche fondée sur les routes » vise à coordonner les actions tout au long des parcours migratoires plutôt que de traiter les problèmes de manière fragmentée.