La migration féminine, souvent présentée comme une opportunité d’autonomisation économique, demeure aussi un parcours semé d’embûches. Parmi celles-ci figurent en première ligne les violences basées sur le genre (VBG), qui affectent de manière disproportionnée les femmes en mobilité.
Au Bénin, la question des VBG subies par les femmes migrantes apparaît comme un marqueur des fractures sociales, juridiques et économiques qui traversent les dynamiques migratoires. Derrière l’apparente réussite des campagnes de sensibilisation, se cache une réalité plus complexe : celle d’un groupe social particulièrement exposé, à la croisée de plusieurs systèmes de domination.
Pour de nombreuses femmes, migrer ne se résume pas à un déplacement géographique. C’est un parcours de vie marqué par des violences physiques, psychologiques ou économiques, souvent invisibles mais profondément structurantes. Ce constat s’inscrit dans une tendance mondiale préoccupante. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les femmes représentent près de 48 % des 281 millions de migrants internationaux. Pourtant, elles sont surreprésentées parmi les victimes de violences, notamment dans les secteurs informels où elles sont massivement employées, comme le travail domestique, le commerce transfrontalier ou l’agriculture.
En Afrique de l’Ouest, région caractérisée par une forte mobilité intrarégionale, les données de ONU Femmes indiquent que près d’une femme sur trois subit des violences au cours de sa vie, un chiffre qui tend à augmenter en contexte migratoire. L’absence de réseaux sociaux solides, la dépendance économique et le statut administratif parfois précaire accentuent ces risques, renforçant la vulnérabilité des migrantes.
Le Bénin, un pays d’accueil confronté à ses propres défis
Le Bénin occupe une position singulière, à la fois pays d’émigration et d’immigration. Les femmes migrantes qui s’y installent proviennent majoritairement de pays voisins tels que le Togo, le Nigeria, le Niger ou la Côte d’Ivoire. Si les statistiques spécifiques aux VBG chez les migrantes restent encore limitées, les données nationales donnent un aperçu de l’ampleur du phénomène.
Selon l’Institut national de la statistique et de la démographie, plus de 69 % des femmes béninoises ont déjà subi une forme de violence basée sur le genre. Par ailleurs, les rapports de l’Institut national de la femme font état d’une augmentation des cas signalés depuis 2021, notamment en milieu urbain.
Pour les femmes migrantes, la constitution des chiffres demeure un défi. Leur accès limité aux mécanismes de plainte, la peur de représailles ou d’expulsion, ainsi que les barrières linguistiques contribuent à un silence statistique préoccupant. Cette invisibilité renforce leur marginalisation et complique la mise en place de politiques publiques adaptées.
Entre avancées juridiques et limites d’application
Depuis 2021, le Bénin a entrepris des réformes importantes pour renforcer la protection des femmes contre les violences. L’adoption de lois spécifiques et l’alignement sur des instruments internationaux, notamment la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, témoignent de cette volonté politique.
Cependant, un écart persiste entre le cadre légal et son application effective. Le défi majeur reste de faire en sorte que chaque femme, y compris ‘’étrangère’’, résidant au Bénin, sache vers qui se tourner en cas de menace ou de violence.
Dans la pratique, plusieurs obstacles entravent cette ambition : une méconnaissance des droits par les migrantes, une insuffisance des structures d’accueil spécialisées, des ressources limitées pour la prise en charge psychosociale, ainsi que des pesanteurs socioculturelles qui banalisent certaines formes de violence. À cela s’ajoute parfois une méfiance vis-à-vis des institutions, alimentée par la précarité du statut administratif.
Les VBG en contexte migratoire, une violence multidimensionnelle
Les violences subies par les femmes migrantes sont multiples et imbriquées. Les témoignages recueillis par des organismes intervenant dans le secteur de la migration évoquent des abus sexuels, du harcèlement au travail ou encore de l’exploitation économique. Ces violences s’inscrivent dans des rapports de pouvoir asymétriques, où le genre, la nationalité et la précarité économique se combinent pour accentuer la vulnérabilité.
Dans le secteur domestique, par exemple, les femmes migrantes sont souvent employées sans contrat formel, ce qui les expose à des abus sans possibilité de recours. Dans le commerce informel, elles peuvent être victimes d’extorsion ou de violences, y compris de la part d’acteurs censés les protéger.
Selon la Banque mondiale, les femmes migrantes en Afrique subsaharienne gagnent en moyenne 30 à 40 % de moins que leurs homologues masculins. Cette inégalité salariale renforce leur dépendance économique et limite leur capacité à échapper à des situations de violence.
Au Bénin, près de 200 femmes migrantes ont récemment été sensibilisées aux VBG, selon des organisations non gouvernementales. Une initiative importante mais encore insuffisante face à l’ampleur des besoins. Plusieurs urgences persistent, notamment la détection précoce des cas de violence, l’orientation des victimes vers des services adaptés, la médiation sociale et le renforcement de la sensibilisation de proximité.
Si des progrès sont visibles, la situation des femmes migrantes appelle une approche plus intégrée. Il devient essentiel d’améliorer la production de données spécifiques pour mieux orienter les politiques publiques, de renforcer l’accès à la justice à travers des dispositifs adaptés aux non-nationales, et de promouvoir l’autonomisation économique des migrantes, condition clé de leur protection.
Protéger les migrantes, un enjeu global
À l’échelle mondiale, la protection des femmes migrantes s’inscrit dans les objectifs de développement durable, notamment l’ODD 5 relatif à l’égalité des sexes et l’ODD 10 sur la réduction des inégalités. Toutefois, les crises économiques, climatiques et sécuritaires continuent d’alimenter des migrations souvent précaires, exposant davantage les femmes aux violences.
Protéger les femmes migrantes revient à reconnaître leur place dans les dynamiques économiques et sociales tout en garantissant leurs droits fondamentaux. La lutte contre les VBG ne peut se limiter à des actions ponctuelles de sensibilisation ; elle nécessite des transformations structurelles profondes.
« Protéger une femme migrante, c’est protéger l’humanité en mouvement ». Cette formule illustre l’ampleur du défi. Car au-delà des frontières nationales, la question des violences faites aux femmes migrantes renvoie à un enjeu global de justice sociale. Tant que ces femmes continueront de subir en silence, les politiques publiques resteront incomplètes.
L’enjeu est désormais clair : passer de la sensibilisation à l’action concrète, en construisant des systèmes de protection inclusifs, accessibles et efficaces. Car si la migration peut être une opportunité, elle ne doit jamais être synonyme de violence.