La Méditerranée ne rejette plus seulement des débris et des corps ; elle commence à rejeter des preuves. En ce printemps 2026, le silence qui entourait les opérations de Frontex se fissure devant les tribunaux français. Frontex, cette petite agence de coordination qui s’est vue transformée en une puissance militaire aux 10 000 gardes, doit désormais répondre de ses choix par la voix de son ex-directeur général Fabrice Leggeri. Accusé de complicité de crimes contre l’humanité, l’ex-patron frontalier devenu eurodéputé voit sa stratégie de surveillance par drones et d’externalisation des contrôles vers la Libye mise à nu. Entre les côtes africaines et les forteresses européennes, la technologie a souvent servi à détourner le regard. Aujourd’hui, l’ouverture de cette information judiciaire oblige l’Europe à regarder en face le coût humain de son hermétisme. Frontex : qu’en pensent les défenseurs des droits humains, précisément ceux qui veillent sur les droits des migrants face au mur de la Méditerranée ? C’est le cœur de notre échange avec Sophie-Anne Bisiaux, membre de l’organisation Alarm Phone Méditerranée.

De la coordination au bras armé de l’Europe

Créée en 2004 et opérationnelle dès l’année suivante depuis son siège de Varsovie, l’agence Frontex n’était à l’origine qu’un organe de coordination technique. Sa mission consistait à harmoniser les contrôles aux frontières extérieures de l’espace Schengen, sans posséder ses propres équipements ni ses propres agents. La crise migratoire de 2015 a radicalement modifié cette trajectoire. En 2016, l’agence change de dimension et de nom, devenant officiellement l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes.

L’évolution la plus marquante survient avec le règlement de 2019. L’Union européenne dote alors Frontex d’une autonomie sans précédent : la création d’un “corps permanent” visant 10 000 garde-frontières d’ici 2027. Ces agents, portant l’uniforme européen et autorisés à porter des armes, disposent désormais de leurs propres navires, avions et drones de surveillance. Le budget suit cette croissance exponentielle, passant de 6 millions d’euros en 2005 à plus de 800 millions d’euros annuels aujourd’hui. Cette montée en puissance illustre la priorité accordée à la sécurisation des frontières.

L’ombre des refoulements illégaux

Sous le mandat de Fabrice Leggeri, les accusations de refoulements illégaux, ou “pushbacks”, se sont multipliées, notamment en mer Égée. Plusieurs enquêtes journalistiques et rapports d’organismes de contrôle ont pointé la responsabilité de l’agence dans des opérations visant à repousser les embarcations de migrants vers les eaux turques avant qu’ils ne puissent demander l’asile. Ces pratiques violent le droit international et européen.

Pour Sophie-Anne Bisiaux, membre de l’organisation Alarm Phone Méditerranée, cette procédure judiciaire représente un changement de paradigme :

« Voir enfin la justice s’emparer de ces faits, même tardivement, montre que la pression de la société civile peut fissurer cette impunité. […] Cette procédure affirme qu’on ne peut plus se retrancher derrière cette architecture [l’externalisation vers des pays tiers] pour éviter de rendre des comptes. ». Aussi, ces “Pushbacks” mettent en lumière une stratégie délibérée d’externalisation de la responsabilité de recherche et de sauvetage (SAR) vers les autorités libyennes (LYCG) initiée dès 2016 pour maximiser les interceptions. Malgré la jurisprudence Hirsi-Jamaa de la Cour EDH qui qualifie la Libye de zone non sûre, l’Italie et l’UE ont instauré des « refoulements par procuration » via la Déclaration de Malte afin de contourner le principe international de non-refoulement. Cette mécanique transforme des acteurs formés par l’Europe en intermédiaires d’une politique de rétention qui, sous prétexte de “gérer les flux”, délègue la violation des droits fondamentaux à un État tiers dénué de garanties humanitaires.  

L’examen des données opérationnelles révèle également une collusion systémique entre les garde-côtes officiels et des réseaux criminels, illustrée par le cas de “Bija”, un trafiquant sanctionné par l’ONU mais pourtant formé par l’Union européenne (UE). Environ 40 000 personnes ont ainsi été renvoyées entre 2017 et 2020 vers un territoire où l’ONU documente aujourd’hui encore des crimes contre l’humanité, tels que l’esclavage et la torture. En somme, la réalité des chiffres confirme que la priorité opérationnelle a glissé du sauvetage pur vers un contrôle frontalier à tout prix, acceptant le risque de naufrages délibérés et d’atteintes graves à la dignité humaine pour limiter les arrivées sur le sol européen.

La surveillance aérienne au service des interceptions

“La priorité de Frontex n’est pas de sauver des vies, mais de faciliter des refoulements vers la Libye…”

La stratégie de Frontex en Méditerranée centrale a glissé vers une surveillance quasi exclusivement aérienne. En remplaçant les navires par des drones et des avions (système Eurosur), l’agence évite l’obligation juridique de débarquer les personnes secourues dans un port sûr en Europe. Ces moyens technologiques servent principalement à repérer les embarcations partant de Libye et à transmettre leurs coordonnées aux garde-côtes libyens.

Les conséquences de cette coopération sont documentées. Les migrants interceptés sont systématiquement renvoyés vers les côtes qu’ils fuient, pour être enfermés dans des centres de détention où règnent la violence et la torture. Sophie-Anne Bisiaux souligne la nature de cette évolution :

« La priorité de Frontex n’est pas de sauver des vies, mais de faciliter des refoulements vers la Libye. Les avions et les drones servent avant tout à repérer les embarcations […] pour organiser leur refoulement. […] C’est cette militarisation de la Méditerranée qui rend la traversée de plus en plus dangereuse. » déplore Sophie-Anne Bisiaux.

Un bilan humain de plus en plus lourd

Depuis 2014, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que plus de 30 000 personnes ont péri en Méditerranée. Ce chiffre, considéré comme une estimation basse, ne tient pas compte des “naufrages invisibles”, ces bateaux qui disparaissent sans laisser de trace. La transformation de la Méditerranée en une zone de surveillance militaire n’a pas réduit la mortalité ; elle a rendu les routes migratoires plus périlleuses.

La réalité des centres de détention en Libye, vers lesquels les personnes sont renvoyées grâce aux données de Frontex, est alarmante. Les témoignages recueillis font état d’extorsions, de travaux forcés, de viols et de tortures systématiques. Sophie-Anne Bisiaux rappelle que ces faits sont connus des autorités européennes :

« Les personnes renvoyées vers la Libye sont souvent enfermées dans des centres de détention où les violations des droits humains sont massives. […] Que les responsables européens continuent à faciliter ces refoulements se fait en toute connaissance de cause ! » dénonce Sophie-Anne Bisiaux.

La démission de Leggeri et son passage en politique

En 2022, Fabrice Leggeri a démissionné de son poste de directeur exécutif suite à un rapport accablant de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF). Ce rapport soulignait une mauvaise gestion interne et le camouflage délibéré de preuves liées aux violations des droits fondamentaux. Peu après son départ, l’ancien haut fonctionnaire a rejoint les rangs du Rassemblement National, un choix que certains observateurs voient comme l’aboutissement logique d’une carrière consacrée à la fermeture des frontières.

Pour les militants des droits humains, cette affiliation politique lève le voile sur la neutralité supposée de la gestion technocratique des frontières. Selon Sophie-Anne Bisiaux, c’est « Cette affiliation à la droite la plus extrême […] est la triste illustration de la continuité qui existe entre la gestion soi-disant “technocratique des frontières” derrière laquelle se cache l’agence Frontex et un engagement politique assumé, qui prône une fermeture totale des frontières. »

Les attentes d’un procès historique

L’instruction judiciaire en cours en France porte sur des faits graves. Elle interroge la responsabilité individuelle des décideurs au sein d’une architecture européenne complexe. Le Nouveau Pacte sur la Migration et l’Asile, adopté en 2024, prévoit un renforcement du filtrage biométrique et une externalisation accrue des contrôles vers des pays comme la Tunisie ou la Mauritanie. Dans ce contexte, l’issue de l’enquête contre Fabrice Leggeri pourrait redéfinir les limites de l’action des agences européennes.

Si l’instruction débouche sur un procès, le message envoyé aux survivants et aux familles de disparus serait celui d’une reconnaissance institutionnelle. Les initiatives comme les “CommémorActions” tentent depuis des années de briser le silence entourant les morts en mer. Sophie-Anne Bisiaux conclut sur la portée symbolique d’une telle démarche :

« Un procès signifierait que ces morts ne sont pas ignorées et qu’un espace s’ouvre enfin pour que les familles puissent demander vérité et justice, en reconnaissant la responsabilité directe des politiques européennes dans le cimetière qu’est devenue la Méditerranée. »

La justice doit désormais déterminer si la sécurisation des frontières de l’Europe s’est faite au prix d’une complicité active avec des régimes et des pratiques portant atteinte à l’humanité même des exilés.