Au cœur des dynamiques migratoires en Afrique de l’Ouest, le Sénégal s’affirme comme un pays d’origine, de transit et de destination, accueillant plus de 280 000 migrants internationaux, dont près de la moitié (47%) sont des femmes selon les chiffres du département des affaires économiques et sociales des Nations Unies. Par ailleurs, l’organisation estime à plus de 740 000 le nombre de ressortissants sénégalais vivant à l’étranger, principalement en Afrique centrale, du Nord et de l’Ouest, dont un peu plus d’un tiers sont des femmes. Portée par des facteurs économiques, sociaux et environnementaux, la migration féminine s’intensifie,  exposant ces femmes à des risques accrus de violences basées sur le genre tout au long du parcours migratoire, le Mixed Migration Centre estimant que plus de 60% des femmes migrantes en Afrique de l’Ouest ont subi au moins une forme de violence, d’exploitation ou d’abus lors de leur trajet. Face à ces défis, ONU Femmes déploie la deuxième phase du programme « Rendre la migration sûre pour les femmes » (2026-2029), visant à renforcer les politiques sensibles au genre, garantir l’accès à un travail décent et promouvoir les droits des femmes migrantes. Arlette Mvondo, Représentante résidente ONU Femmes au Sénégal, détaille les actions mises en œuvre dans le cadre de ce programme pour renforcer leur protection, promouvoir leurs droits et favoriser leur accès à un travail décent.

Le Sénégal est aujourd’hui à la fois un pays d’origine, de transit et de destination migratoire. Comment décririez-vous les dynamiques migratoires actuelles, en particulier pour les femmes ?

Souvent, les débats publics et les statistiques sur les dynamiques migratoires se focalisent sur la migration irrégulière, les pirogues, les traversées dangereuses alors que la réalité est bien plus complexe et nuancée. Aujourd’hui, les femmes jouent un rôle de plus en plus important dans les dynamiques migratoires. Elles ne sont plus seulement accompagnatrices : elles sont devenues des actrices à part entière. Leur rôle a considérablement évolué au fil des années, au point que l’on parle désormais d’une féminisation croissante de la migration. Selon l’OIM, 66 % des femmes migrantes voyagent seules, ce qui constitue un changement majeur par rapport aux tendances passées. On observe également une présence accrue de jeunes filles sur les routes migratoires. Cette féminisation concerne aussi bien la migration régulière qu’irrégulière Pourtant, leur invisibilité dans les statistiques nationales fait que leurs besoins spécifiques en tant qu’agentes économiques ne sont pas pris en compte dans les politiques migratoires de leurs pays d’origine, de transit et de destination.

Quels sont les principaux risques ou vulnérabilités auxquels les femmes migrantes sont confrontées dans la région ouest-africaine ?

Les femmes migrantes sont confrontées à de nombreuses difficultés, à toutes les étapes de leur parcours. Sur les routes migratoires, elles sont particulièrement exposées aux violences basées sur le genre, à l’insécurité et à diverses formes d’exploitation. Le simple fait d’être une femme accroît leur vulnérabilité. Dans les pays d’accueil, qu’ils soient de transit ou d’installation, elles se retrouvent majoritairement dans des emplois précaires, souvent informels, où leurs droits ne sont pas respectés. Leur situation administrative fragile les pousse à accepter des conditions de travail très difficiles, avec des horaires excessifs, parfois jusqu’à 24 heures de travail continu, dans des conditions inacceptables. À cela s’ajoute la pression familiale. Les familles restées au pays attendent un soutien financier, ayant parfois contribué au départ. Cette attente renforce leur vulnérabilité et les conduit à accepter des situations d’exploitations. En effet, les analyses de l’OIM montrent que cette combinaison de vulnérabilités augmente significativement les risques de traite et d’exploitation économique et sexuelle.

Quelle est la vision du programme « Rendre la migration sûre pour les femmes » ?

La vision du programme est d’accompagner le gouvernement du Sénégal dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques, de lois et de services migratoires sensibles au genre basé sur des évidences probantes. Il s’agit de renforcer la production nationale de données de genre sur la migration, d’améliorer le cadre légal et de garantir des services capables de protéger les droits des femmes migrantes. Car, avant tout, ce sont des êtres humains dont les droits doivent être respectés, quel que soit leur statut. Le deuxième axe consiste à travailler directement avec les femmes migrantes, notamment sur la question de l’accès à un travail décent. Leur vulnérabilité les pousse souvent à accepter des emplois que d’autres refusent. Il est donc essentiel de garantir le respect de leurs droits dans ces contextes. Enfin, le troisième axe vise la promotion et la protection des droits des femmes migrantes à travers le renforcement des normes régionales et internationales. Ainsi ce programme s’inscrit pleinement dans la mise en œuvre du pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, dont le Sénégal est reconnu comme pays champion, en promouvant une migration fondée sur les droits humains et l’égalité de genre.

En quoi cette deuxième phase du programme marque-t-elle une évolution ou un changement d’approche ?

Le programme en est effectivement à sa deuxième phase au niveau global. La première a été mise en œuvre en Afrique de l’Est, notamment en Éthiopie et en Afrique du Sud. Les résultats obtenus sur les plans légal et socio-économique ont été jugés suffisamment positifs pour étendre le programme au Sénégal. Ce pays présente une particularité : il est à la fois pays d’origine, de transit et de destination.. Les routes migratoires, souvent dangereuses, exposent les femmes et filles s à des violences basées sur le genre, aux enlèvements, au travail forcé, à l’exploitation et, dans certains cas, à la mort. Dans ce contexte, ONU Femmes vient renforcer les efforts déjà engagés par l’État, les partenaires techniques et financiers, ainsi que la société civile, en mettant l’accent sur l’intégration du genre dans les politiques migratoires. Ce qui marque véritablement cette deuxième phase au Sénégal, c’est le passage d’une logique centrée uniquement sur la protection à une approche plus globale d’autonomisation des femmes migrantes. Il s’agit désormais de les considérer comme des agentes économiques à part entière, en renforçant leur accès aux opportunités, à l’information et à des mécanismes de protection effectifs.

Comment travaillez-vous avec les autorités sénégalaises pour améliorer les cadres juridiques et institutionnels ?

La migration est un phénomène complexe qui nécessite une réponse multidisciplinaire, multisectorielle et multi-acteurs. Au Sénégal, une stratégie nationale structurée autour de plusieurs axes (sécurité, protection, cadre normatif) a été mise en place. Ces axes sont complémentaires. ONU Femmes s’inscrit dans cette dynamique en contribuant notamment à la production de données. À travers des études, il s’agit de mieux comprendre la féminisation de la migration, de dresser le profil des femmes migrantes et d’identifier précisément leurs problématiques. Ces données permettront de proposer des réponses adaptées, basées sur des consultations avec les femmes migrantes elles-mêmes et avec les différents acteurs impliqués. Les données sont essentielles pour élaborer des politiques efficaces. Elles permettent de mesurer l’ampleur du phénomène et d’orienter la prise de décision. Sans ces données, il serait impossible de comprendre la féminisation de la migration et d’y apporter des réponses adaptées. L’objectif n’est pas de réinventer les actions existantes, mais de les renforcer en intégrant les dimensions liées aux droits, à l’égalité et à l’autonomisation des femmes.

L’accès à un travail décent est un pilier du programme. Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à cet accès pour les femmes migrantes ?

L’autonomisation économique est au cœur des dynamiques migratoires.  Selon le Mixed Migration Center, la recherche d’un emploi et de meilleures conditions de vie constitue la principale motivation de départ pour près de 7 femmes migrantes sur 10 en Afrique de l’Ouest. Les actions menées visent à intervenir à tous les niveaux : en amont, pour prévenir les départs contraints, et en aval, pour améliorer les conditions des femmes migrantes. Cela passe par la formation professionnelle, le soutien à l’entrepreneuriat féminin et le développement des services d’appui aux entreprises. Une attention particulière est accordée au travail domestique, souvent informel et insuffisamment encadré sur le plan légal.

La migration expose souvent les femmes à des risques de violences, y compris basées sur le genre. Comment le programme répond-il à ces enjeux ?

Les interventions reposent sur trois axes : la prévention, la protection  et le plaidoyer. La prévention inclut la sensibilisation et la mobilisation communautaire. Lorsqu’une femme est victime, un accompagnement complet est mis en place : médical, psychosocial, juridique et socio-économique. ONU Femmes travaille également avec les organisations de la société civile pour renforcer le cadre légal et assurer son application effective. Les témoignages des femmes migrantes constituent l’un des outils de sensibilisation les plus efficaces. Leur expérience permet de mieux toucher celles qui envisagent la migration. Les médias jouent aussi un rôle clé en mettant en lumière à la fois les réussites et les drames liés à la migration. Les organisations de la société civile, grâce à leur proximité avec les communautés, contribuent fortement à la diffusion de l’information et à la protection des droits.

Quelle est l’importance de la coopération régionale en Afrique de l’Ouest pour une migration sûre ?

La migration implique un mouvement entre plusieurs pays. Elle ne peut donc être gérée à l’échelle d’un seul État. La coopération régionale est essentielle pour apporter des réponses coordonnées et efficaces afin d’harmoniser les cadres juridiques, de renforcer le partage de données et de mieux coordonner la protection des migrantes le long des routes migratoires. Dans l’espace ouest-africain, cette approche est d’autant plus cruciale que la majorité des flux migratoires sont intra-régionaux. L’objectif est clair : garantir le respect des droits des femmes migrantes, partout et en toutes circonstances. 

Qu’est-ce qui vous marque le plus dans les parcours des femmes migrantes ? 

Ce qui me frappe, c’est leur combativité et leur résilience. Malgré les difficultés, elles poursuivent toutes le même objectif : améliorer les conditions de vie de leurs familles. Les femmes migrantes ne sont pas seulement des victimes. Elles sont aussi des actrices du développement. Elles contribuent à la fois à l’économie des pays d’accueil et d’origine et participent activement à la vie sociale et économique. Les femmes migrantes ont des droits. Ces droits doivent être respectés. Quel que soit leur parcours, elles restent des êtres humains dont la dignité doit être garantie.