La migration irrégulière des jeunes Sénégalais vers l’Europe n’est ni un phénomène nouveau ni un simple fait d’actualité : elle s’inscrit dans une dynamique structurelle où se croisent aspirations individuelles, contraintes économiques et imaginaires collectifs. Le projet lancé conjointement par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le gouvernement sénégalais et le Royaume des Pays-Bas s’inscrit précisément dans cette complexité. Il ne se contente pas d’informer : il cherche à transformer les conditions mêmes qui rendent la migration risquée attractive.

Au Sénégal, comme dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, la jeunesse représente une part majoritaire de la population. Cette réalité démographique est souvent décrite comme un « dividende démographique » potentiel. Mais en l’absence d’opportunités économiques suffisantes, elle devient aussi une source de tension sociale. Le texte évoque plus de 3 500 migrants interpellés en 2025. Ce chiffre, au-delà de sa dimension sécuritaire, révèle surtout une pression migratoire persistante. Derrière ces données se cachent des trajectoires individuelles marquées par le chômage, la précarité ou encore le manque de perspectives professionnelles. Dans ce contexte, la migration irrégulière apparaît moins comme un choix irrationnel que comme une stratégie risquée d’ascension sociale.

Awa, 26 ans, explique avoir longtemps envisagé le départ. « Sur les réseaux sociaux, tu vois des gens qui réussissent en Europe. Tu te dis que c’est la seule solution. Mais après une séance de sensibilisation, j’ai compris que beaucoup cachent la réalité », raconte-t-elle. Ibrahima Diop est Saint-Louisien. Il observe les pirogues alignées sur la plage. Certaines servent à la pêche, d’autres à des départs clandestins. « J’ai trois amis qui sont partis. Un seul est arrivé en Espagne. Les deux autres… on n’a plus de nouvelles. On sait que c’est dangereux, mais rester ici sans travail, c’est aussi difficile », confie-t-il. A la cérémonie tenue le 13 avril, officialisant que le nouveau projet, Elhadj Abdoul Karim Cissé, Directeur des Sénégalais de l’Extérieur, a salué la portée de cette initiative. « La signature de cet accord intervient à un moment opportun. Elle permettra de renforcer les dispositifs nationaux existants et d’accompagner davantage les jeunes vers des opportunités concrètes d’emploi, de formation et d’entrepreneuriat. »

Informer ne suffit pas : le tournant des politiques migratoires

L’un des points les plus importants du projet est la reconnaissance implicite d’un échec partiel des approches exclusivement basées sur la sensibilisation. Pendant longtemps, les politiques migratoires ont mis l’accent sur les campagnes d’information sur les dangers du voyage. Or, plusieurs études ont montré que ces messages, bien qu’utiles, n’ont qu’un impact limité lorsque les facteurs économiques et sociaux restent inchangés.

Fatou Sall, 22 ans, a découvert ces dispositifs grâce à cette caravane. « Je ne savais même pas qu’il existait autant d’opportunités. On manque d’information. Maintenant, je veux essayer ici avant de penser à partir », dit-elle. C’est précisément là que cette initiative marque une évolution intéressante : elle articule information et alternatives concrètes. Comme le souligne Aissata Kane, l’objectif est de provoquer un « changement de comportement réel et durable ». Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de dissuader, mais de proposer des options crédibles.

L’importance des alternatives économiques

L’un des piliers du projet repose sur l’accès à l’emploi, à la formation et à l’entrepreneuriat. Ce triptyque est central, car il répond directement aux causes profondes de la migration irrégulière. Les formations en gestion de projet et les forums d’emploi visent à renforcer l’employabilité des jeunes. Mais au-delà des compétences techniques, ces dispositifs jouent aussi un rôle symbolique : ils redonnent une visibilité aux opportunités locales, souvent perçues comme limitées ou inaccessibles. La caravane mobile d’orientation professionnelle est particulièrement intéressante dans ce contexte. En allant directement au contact des jeunes, elle réduit les inégalités d’accès à l’information, notamment dans les zones rurales ou périphériques où les services publics sont moins présents. Le projet s’inscrit dans la continuité d’initiatives comme Migrants comme Messagers ou CinemArena. Ces programmes reposent sur une idée simple mais puissante : les récits vécus ont plus d’impact que les messages institutionnels.

Mamadou, 28 ans, fait partie de ceux qui ont hésité à partir avant de changer de trajectoire.
« Avant, je pensais que réussir, c’était partir. Aujourd’hui, je suis une formation en gestion de projet. Ce n’est pas facile, mais j’ai une chance de construire quelque chose ici », explique-t-il. En mobilisant des migrants eux-mêmes comme vecteurs de sensibilisation, ces initiatives déconstruisent certains mythes liés à la migration. Elles permettent de montrer la réalité des parcours, souvent loin des images idéalisées diffusées sur les réseaux sociaux. L’intégration de la plateforme digitale WakaWell ajoute une dimension contemporaine à cette stratégie. Dans un contexte où les jeunes s’informent majoritairement en ligne, proposer des contenus fiables devient crucial pour contrer la désinformation. Un autre aspect fondamental du projet est la mise en place d’un dispositif de coordination réunissant institutions publiques, société civile et secteur privé. Cette approche reflète une évolution des politiques publiques vers des modèles plus collaboratifs. Comme l’a souligné Rob Van Bokhoven, la coordination est essentielle pour garantir des résultats durables. En effet, la migration n’est pas seulement une question de sécurité ou d’économie : elle touche à l’éducation, à la culture, à la gouvernance et aux dynamiques internationales.

Vers une redéfinition du projet migratoire

Ce projet porte en filigrane une ambition plus large : transformer la perception de la migration elle-même. Il ne s’agit pas de l’empêcher, mais de la rendre “choisie et sécurisée”. Cette nuance est essentielle. La migration fait partie intégrante des dynamiques humaines et économiques globales. L’enjeu n’est donc pas de la supprimer, mais de permettre aux individus de décider en connaissance de cause, avec des alternatives réelles. Malgré ses ambitions, le projet devra relever plusieurs défis : -l’échelle : 5 000 bénéficiaires restent modestes face à l’ampleur du phénomène, 

-la durabilité : les effets à long terme dépendront de la capacité à créer des emplois réels 

-et les imaginaires migratoires : changer les perceptions profondes liées à la réussite à l’étranger prendra du temps. 

Cette initiative marque une évolution importante dans la manière d’aborder la migration irrégulière au Sénégal. En combinant information, accompagnement et opportunités économiques, elle tente de répondre à la complexité du phénomène. Plus qu’un simple programme, elle reflète un changement de paradigme : passer d’une logique de dissuasion à une logique d’autonomisation. Reste à savoir si cette approche pourra être amplifiée et pérennisée condition essentielle pour offrir à la jeunesse sénégalaise un avenir où migrer devient un choix, et non une nécessité.