
En 2025, les arrivées de migrants par la route des Canaries ont chuté de 62 %. À l’échelle espagnole, la migration dite irrégulière recule également de plus de 40 %. Ces chiffres, souvent mis en avant par les autorités européennes, donnent l’image d’un reflux historique. Pourtant, derrière cette lecture statistique, la réalité humaine reste marquée par la souffrance, les morts et le déplacement des dangers.
La diminution des arrivées ne s’explique pas par une amélioration des conditions de vie dans les pays d’origine. Elle résulte principalement d’accords conclus entre l’Union européenne et plusieurs pays de transit, notamment le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal. Ces accords renforcent le contrôle des départs et durcissent les frontières, sans proposer d’alternatives sûres et légales à celles et ceux qui fuient les conflits, les persécutions ou les violences graves.
Aux îles Canaries, près de 18 000 personnes ont tout de même débarqué cette année-là, dont une sur deux sur l’île d’El Hierro, un territoire qui compte moins de 12 000 habitants. Épuisés, déshydratés, ces arrivants sont avant tout des survivants de traversées qui ont duré plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, sur des embarcations de fortune. La baisse des arrivées ne supprime pas la brutalité du voyage. Elle la rend simplement moins visible.
Quand les routes se ferment, le danger se déplace
Dans le même temps, les routes se déplacent. À Ceuta, de plus en plus de personnes tentent la traversée à la nage depuis le Maroc. Quarante-quatre corps ont déjà été retrouvés cette année. Là encore, la mer devient un mur invisible et mortel. Aux Baléares, les arrivées ont augmenté de 24,5 % en un an, avec au moins cinquante-sept corps repêchés. La fermeture d’une route ne fait que déplacer le danger vers d’autres itinéraires, souvent plus risqués.
Les chiffres des décès confirment cette tendance. Moins de bateaux atteignent les côtes espagnoles, mais les morts en mer restent nombreux. Selon le HCR, au moins 416 personnes sont mortes ou portées disparues sur la route canarienne en 2025. Les ONG évoquent près de 2 000 victimes, parmi lesquelles des hommes, des femmes et des enfants. La frontière maritime européenne demeure l’une des plus dangereuses au monde.
Un autre élément essentiel est souvent ignoré dans le débat public. Les arrivées dites irrégulières ne représentent qu’environ 6 % des entrées étrangères en Espagne. La majorité des personnes qui arrivent par ces routes fuient des situations de violence extrême. Entre 70 et 80 % d’entre elles demandent l’asile à leur arrivée. Elles ne cherchent pas une frontière à franchir, mais une vie à sauver.
Présenter la baisse des arrivées comme une victoire occulte cette réalité. Les politiques migratoires actuelles privilégient encore la dissuasion à la protection. Elles réduisent les chiffres visibles à l’arrivée, tout en renforçant l’invisibilisation des souffrances et des morts. Les routes se ferment, les frontières se durcissent et les passeurs adaptent leurs itinéraires. La migration, elle, ne disparaît pas.
La route des Canaries illustre ainsi une logique plus large. Tant que la priorité restera l’empêchement plutôt que la protection, la frontière continuera de tuer. Les chiffres peuvent baisser. Les drames, eux, persistent.
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